La conduite sollicite en permanence notre attention. Nous devons anticiper les comportements des autres usagers, réagir aux imprévus et parfois composer avec le stress, la fatigue ou les retards. Dans ce contexte, notre cerveau est mis sous tension. Un véhicule qui se rabat brusquement, un conducteur jugé trop lent ou une place de stationnement qui nous échappe peuvent alors suffire à nous agacer.
Une indulgence à géométrie variable
Les psychologues parlent d'un mécanisme bien connu : le biais d'attribution. Dans les années 1970, des chercheurs américains comme Lee Ross ont montré que nous avons tendance à expliquer nos propres erreurs par les circonstances, mais celles des autres par leur personne.
Au volant, ce biais est particulièrement visible. Si nous commettons une erreur, nous invoquons volontiers un moment d'inattention, une situation complexe ou un imprévu. Mais lorsqu'un autre conducteur fait la même chose, nous sommes plus enclins à le considérer comme irresponsable, dangereux ou incompétent.
Cette différence de perception nourrit une forme d'incompréhension permanente sur la route. Chacun estime avoir de bonnes raisons d'agir comme il le fait, tout en jugeant plus sévèrement les comportements des autres.
Résultat : nous avons parfois l'impression d'être entourés de mauvais conducteurs, alors que les autres pensent probablement exactement la même chose de nous.
Une confiance excessive… en soi !
Un autre phénomène psychologique entre en jeu : le biais d'auto-évaluation. Plusieurs études ont montré que nous avons tendance à surestimer nos compétences au volant. En 2013, les chercheurs Michael A. Roy et Michael J. Liersch ont ainsi observé qu'une majorité de conducteurs se considérait meilleure que la moyenne. Un résultat qui rejoint les travaux menés dès 1981 par le psychologue suédois Ola Svenson, dont l'étude révélait déjà que la plupart des automobilistes estimaient conduire mieux que les autres.
Cette confiance excessive renforce notre sentiment de légitimité. Nous sommes alors plus enclins à penser que nos décisions sont les bonnes et que les difficultés rencontrées sur la route sont principalement causées par les autres usagers.
L'habitacle comme une bulle
Lorsque nous circulons en voiture, nous interagissons rarement avec des individus. Nous voyons surtout des véhicules. Un pare-chocs qui colle trop près, une voiture qui refuse de nous laisser passer ou un SUV qui occupe tout notre rétroviseur. Peu à peu, les personnes disparaissent derrière leur carrosserie.
Cette idée rejoint les travaux du psychologue Philip Zimbardo sur la désindividualisation. Selon lui, l’anonymat, la perte de repères individuels et la diminution du sentiment de responsabilité peuvent favoriser des comportements que l’on n’adopterait pas forcément en face-à-face.
À cela s'ajoute un sentiment de protection que l'on ressent lorsqu'on est dans sa voiture. L'habitacle agit comme une bulle qui nous isole du monde extérieur. Cette distance physique et émotionnelle peut favoriser des comportements que nous n'adopterions probablement pas dans d'autres situations sociales.
La route, un contexte qui révèle plus qu'il ne transforme
Dire que la voiture nous transforme est sans doute excessif. Elle agit plutôt comme un révélateur. La conduite met en lumière notre rapport au stress, au contrôle, à l'impatience ou à la frustration. Elle fait ressortir certains traits de caractère qui restent davantage en arrière-plan dans d'autres situations de la vie quotidienne. Garder à l'esprit que derrière chaque voiture se trouve une personne qui, comme nous, compose avec le stress, les imprévus et ses propres limites, permet de rouler de façon plus sereine. Mieux connaître ces mécanismes psychologiques peut aussi nous aider à prendre du recul sur nos propres réactions et à éviter que l'agacement ne se transforme en comportement à risque.
- ↑ : Ross, L. (1977), The Intuitive Psychologist and His Shortcomings: Distortions in the Attribution Process.
- ↑ : Roy, M. A. & Liersch, M. J. (2013), étude sur la surestimation des compétences de conduite et le phénomène du « meilleur que la moyenne ».
- ↑ : Svenson, O. (1981), Are We All Less Risky and More Skillful Than Our Fellow Drivers?