À Saint-Fréjoux, en Corrèze, le Département vient de terminer un chantier routier singulier : plutôt que d'utiliser seulement du bitume pour réparer 600 mètres de chaussée endommagée sur la RD 1089, la collectivité a opté pour un liant végétal issus de co-produits de l'industrie papetière. Cet enrobé biosourcé a été fabriqué et posé par la Société routière du Massif Central et du Limousin, filiale du groupe Colas.
« Ce mélange est composé à 60 % de bitume traditionnel et à 40 % d'une pâte issue de la fabrication du papier kraft. Grâce à cette technique, on baisse de moitié les émissions de gaz à effet de serre liées à cette rénovation », explique Jean-Marie Taguet, vice-président du Département de la Corrèze délégué aux routes. Si l'expérience s'avère concluante, l'élu espère « l’appliquer sur d'autres routes », car il ne représenterait « pas de surcoût significatif » pour la collectivité.
De la résine de pin et des huiles végétales pour remplacer le bitume
Le village de Saint-Fréjoux n'est pas le seul à avoir une route fabriquée à partir de résidus de la sylviculture. Ailleurs, certains enrobés contiennent de la résine de pin ou des huiles végétales, dont les propriétés collantes et visqueuses permettent de remplacer efficacement le bitume, tout en abaissant l'empreinte carbone de nos routes.
Chaque année, nous consommons en France entre deux et trois millions de tonnes de bitume pour maintenir le réseau routier en état et pour bâtir de nouvelles routes. Selon le cabinet de conseil Carbone 4, l'empreinte CO₂ de la conception, construction et de l'entretien des infrastructures de transport en France représente environ 3,5 % de l'empreinte carbone totale du pays.
Un chantier de pose d'enrobé biosourcé mené par Colas au collège de Bethoncourt (Doubs). ©Colas Sans le savoir, vous avez peut-être déjà roulé sur l'un de ces enrobés biosourcés. « En 2025, les liants biosourcés représentent 0,7 % des liants neufs utilisés », précise Routes de France, le syndicat professionnel qui regroupe les entreprises du secteur. Avec le recyclage des agrégats d'enrobés des routes endommagées, appelés « fraisats », et l'abaissement de la température de chauffe du bitume, les enrobés biosourcés constituent la troisième piste du BTP pour tenter de décarboner ce secteur polluant.
Un enrobé routier associe des granulats (graviers, sable) et un liant, le bitume, qui assure la cohésion de l'ensemble. En centrale d'enrobage, les granulats sont d'abord séchés et chauffés autour de 160 à 180 °C, afin que le liant, très visqueux à froid, devienne fluide et enrobe correctement chaque grain. Le mélange doit ensuite être posé tant qu'il est encore chaud. L'étape de chauffe est le principal poste d'émission de CO2, avec la production du liant lui-même.
30 % d'émissions carbone en moins
« L'idée d'utiliser un liant végétal à la place du pétrole a germé il y a 20 ans, quand nous avons lancé notre premier enrobé 100 % fabriqué à partir d'huiles et de substances végétales », rappelle Xavier Guyot, directeur technique de Colas France, l'un des géants français des travaux publics, filiale de Bouygues.
Baptisé Vegecol, cet enrobé présente l'inconvénient d'être quatre fois plus cher qu'un enrobé bitumineux. Pour proposer une offre plus compétitive aux collectivités locales, Colas a mis au point en 2020 un nouveau produit avec un taux de liant végétal abaissé à 20 %. Une seule usine du groupe, basée dans l'Ain, est capable de le fabriquer. Ce nouvel enrobé, baptisé Vegeroad, incorpore aussi des agrégats d'enrobés recyclés. Ces deux techniques permettent de réduire de 30 % les émissions carbone par rapport à un enrobé classique, assure Colas.
L'enrobé biosourcé profite de la flambée des prix du pétrole
Plusieurs autres géants du BTP ont développé une offre spécifique. À Béduer, dans le Lot, Spie Batignolles a mené un chantier expérimental sur 500 mètres de route départementale avec un enrobé composé à 20 % de poix, une matière visqueuse et collante obtenue par distillation de résines d'arbres. De son côté, Eiffage a utilisé son enrobé Biophalt sur la RN205 et sur l’A40.
L'écologie n'est plus le seul moteur de l'adoption de ces enrobés biosourcés. La flambée des cours du pétrole rend le bitume de moins en moins compétitif. Selon la Fédération nationale des travaux publics, son prix a augmenté de 65 % en deux mois après le début de la guerre en Iran. « La fermeture du détroit d'Ormuz nous aide », ironise Xavier Guyot.