Pour extraire les minerais nécessaires à la fabrication des batteries de nos voitures électriques, des enfants travaillent-ils dans les mines de cobalt congolaises ? Pour Marine Hautsch, chargée de projet à l’Institut Mobilités en Transition (IMT), ce constat alarmant est avéré.
Le travail des enfants dans les mines de cobalt : une réalité documentée
« Des enquêtes ont été menées et elles mettent en avant les conditions désastreuses dans lesquelles ce cobalt est extrait en République Démocratique du Congo (RDC) », rappelle Marine Hautsch.
L’experte cite notamment les travaux du Rights Lab de l’université de Nottingham, consacrés à la République démocratique du Congo. Publiée en 2025, l’étude Blood Batteries s’appuie sur une enquête menée auprès de 1 431 personnes travaillant dans des mines artisanales de cobalt, dans les provinces du Lualaba et du Haut-Katanga, où les chercheurs estiment que 273 000 à 314 000 personnes exercent cette activité pendant la saison sèche. Parmi les travailleurs interrogés, 9,2 % étaient des enfants de moins de 18 ans travaillant au moins quatre heures par jour sans être scolarisés. Par ailleurs, 36,8 % des personnes interrogées se trouvaient dans une situation de travail forcé.
La RDC occupe une place centrale dans l’approvisionnement mondial : selon les estimations du service géologique américain, l’USGS, ce pays représentait environ 73 % de la production minière mondiale de cobalt en 2025.
Dans une enquête publiée en février 2023, Amnesty International documentait également la présence d’enfants sur les sites miniers autour de Kolwezi. Port de charges lourdes, recherche de minerai sur des remblais instables, risques d’ensevelissement… les dangers décrits sont multiples.
De moins en moins de cobalt dans les batteries
« C’est vrai que le constat est alarmant. Néanmoins, il faut quand même le relativiser pour deux raisons principales », explique Marine Hautsch. La première tient à l’évolution des technologies : le cobalt n'entre pas dans la composition de toutes les batteries de voitures électriques.
« Il y a de plus en plus de nouvelles chimies de batteries qui se développent, notamment des chimies LFP (lithium-fer-phosphate), sans cobalt », souligne-t-elle. La progression de cette technologie a été spectaculaire ces dernières années. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les batteries LFP représentaient moins de 10 % des capacités de batteries des voitures électriques neuves dans le monde en 2020. En 2025, elles représentaient plus de 55 % des capacités de batteries installées dans les véhicules électriques neufs à travers le monde.
Par ailleurs, « même dans les chimies qui utilisent du cobalt, comme les chimies NMC (nickel-manganèse-cobalt), la teneur en cobalt tend vraiment à diminuer, explique Marine Hautsch. On est passé de chimies qui utilisaient environ 33 % de cobalt à 10 % désormais. »
Les cathodes des batteries NMC 111 sont composées de nickel, manganèse et cobalt à parts égales, tandis que les NMC 811 utilisent 80 % de nickel, 10 % de manganèse et 10 % de cobalt.
Le lithium et le cuivre sont également concernés
Se passer de cobalt ne suffit toutefois pas à garantir un approvisionnement sans travail des enfants. D’autres matériaux utilisés dans les batteries ont également fait l’objet d’enquêtes. Le département américain du Travail mentionne ainsi le travail des enfants dans l’extraction artisanale du lithium au Nigeria et au Zimbabwe.
Le gouvernement américain a aussi documenté la présence d'enfants dans les mines artisanales de cuivre en RDC, ainsi que des risques dans la chaîne d’approvisionnement du cuivre en Zambie. Selon cette même administration, du cuivre extrait par des enfants en RDC pourrait entrer dans la fabrication de certaines batteries lithium-ion en Chine.
L’absence de cobalt dans les batteries LFP ne garantit donc pas une fabrication sans travail des enfants, puisqu’elles utilisent aussi du lithium et du cuivre, dont certaines filières d’extraction sont concernées. La question dépasse d’ailleurs les voitures électriques. « Le cobalt n’est pas présent uniquement dans les batteries de voitures électriques, il y en a aussi dans nos smartphones notamment », rappelle Marine Hautsch.
Un devoir de vigilance pour les fabricants de batteries
Pour lutter contre ces pratiques, l’Union européenne veut aussi responsabiliser les entreprises sur leurs chaînes d’approvisionnement. À partir du 18 août 2027, les opérateurs économiques mettant des batteries sur le marché européen et réalisant au moins 40 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, ou appartenant à un groupe dépassant ce seuil, devront respecter des obligations de vigilance, notamment sur le cobalt, le lithium, le nickel et le graphite naturel. Concrètement, ils devront identifier les risques de violations des droits humains, dont le travail des enfants et le travail forcé, prendre des mesures pour les prévenir ou les limiter, et faire contrôler leurs politiques par un organisme tiers. Initialement fixée à août 2025, l'échéance a été repoussée de deux ans.
Parallèlement aux efforts visant à rendre les chaînes d’approvisionnement plus responsables, le recyclage constitue un autre levier pour réduire les besoins d’extraction. Il permet de récupérer les matériaux des batteries usagées pour en fabriquer de nouvelles, limitant ainsi l'extraction de matières premières. « Dans le règlement batterie européen, il y a des objectifs de réincorporation de matériaux recyclés. Et le cobalt est celui sur lequel on projette le plus d’ambition en termes de réincorporation par rapport au lithium, au nickel par exemple », explique Marine Hautsch. Le règlement européen sur les batteries prévoit en effet qu’à partir du 18 août 2031, au moins 16 % du cobalt présent dans les matières actives des batteries de véhicules électriques concernées devra provenir du recyclage, contre 6 % pour le lithium et le nickel. Ces proportions passeront respectivement à 26 %, 12 % et 15 % à partir du 18 août 2036.
L’évolution des technologies peut faciliter cette réutilisation. « Nous disposerons de plus en plus de batteries à recycler, plus riches en cobalt que celles qui arriveront sur le marché à partir de 2031 », souligne l’experte. Les anciennes batteries pourront ainsi fournir une partie du cobalt nécessaire aux nouvelles générations, qui en utilisent moins. « C’est aussi une voie de sortie pour devenir moins dépendant de l’approvisionnement en cobalt », conclut Marine Hautsch.
À découvrir
L’extraction des métaux critiques est plus polluante que celle du pétrole : vrai ou faux ?
Produire des batteries pour voitures électriques nécessite d’extraire du lithium, du nickel ou du cobalt… Des activités minières et de raffinage souvent pointées du doigt pour leur impact environnemental. Certains avancent même que ces activités seraient plus émettrices que l'extraction et le raffinage de pétrole. En réalité, la comparaison est plus complexe qu'elle n'y paraît. Marine Hautsch, chargée de projet à l’Institut mobilité en transition, nous aide à mieux comprendre l'enjeu.