Est-il vraiment urgent de passer à la voiture électrique ?

L’interdiction de la vente de voitures thermiques neuves en 2035 accélère l’électrification du parc automobile. Si le passage à l’électrique est indéniablement bénéfique pour le climat, des freins subsistent : coût d’achat élevé, impact environnemental de la fabrication des batteries, et question du réemploi des véhicules existants. Alors, faut-il remplacer nos voitures thermiques au plus vite ou les faire durer ? Décryptage avec le chercheur Aurélien Bigo.

Eva Gomez journaliste pour le média Roole
Eva Gomez
Au 1er janvier 2024, 39,3 millions de voitures étaient en circulation en France, dont 2,2% de voitures 100% électriques. ©Roole

À partir de 2035, la vente de voitures thermiques neuves sera interdite dans l’Union européenne, ce qui va entraîner une électrification progressive du parc automobile. Au 1er janvier 2024 en France, 2,2 % des 39,3 millions de voitures en circulation étaient 100 % électriques (source : Ministère de la Transition écologique). Une part qui progresse lentement, puisqu'elle était de 2 % un an plus tôt. Ce rythme de transition est-il assez soutenu ? Pour répondre aux exigences climatiques et réglementaires, n’y a-t-il pas urgence à remplacer nos voitures thermiques par des voitures électriques ? Pour Aurélien Bigo, chercheur spécialiste de la transition énergétique dans les transports, la réponse à ces questions n’est pas évidente car elle mêle des enjeux climatiques et sociaux qui entrent en contradiction. Explications.

Bon à savoir

En 2035, Enedis prévoit qu'environ 18 millions de véhicules électriques et hybrides rechargeables seront en circulation en France. (Source : Enedis)

La voiture électrique, toujours moins polluante qu’une thermique

Ce qui ne fait aucun doute pour le chercheur, c'est le bénéfice de l'électrique par rapport au thermique du point de vue des émissions de CO2, donc de l'impact sur le climat. « Si on raisonne par rapport à la problématique du climat, plus on passe rapidement d'une voiture thermique à une voiture électrique, mieux c'est. Parce que plus on roule avec une voiture thermique – dans la mesure où c'est surtout à l'usage qu'il va y avoir de fortes émissions – plus les émissions vont continuer à être importantes, alors qu'il faut fortement les diminuer », explique-t-il.

Emissions de gaz à effet de serre d'un véhicule moyen sur l'ensemble du cycle de vie. ©Roole (source : Shift Project)
Emissions de gaz à effet de serre d'un véhicule moyen sur l'ensemble du cycle de vie. ©Roole (source : Shift Project)

En effet, sur l’ensemble de son cycle de vie (de la fabrication – y compris de la batterie – à la gestion de sa fin de vie), une voiture électrique émet 65 % de moins de CO2 que son équivalent thermique. Cela s’explique par l'écart d’émissions à l’usage entre les deux motorisations : une citadine électrique émet 3 tonnes de CO2 pour 150 000 km parcourus, contre 35 tonnes pour une citadine thermique. « Pour la voiture électrique, il y a un surplus d'émissions [de CO2, N.D.L.R.] à la production, mais ensuite, elles sont tellement plus faibles à l'usage qu'il y a un gain important à passer à l'électrique. Et plus tôt ce passage à l’électrique sera fait, plus il y aura de bénéfices rapidement d'un point de vue climatique », affirme Aurélien Bigo.

Le coût à l’achat d’une voiture électrique : un frein majeur

Mais si une conversion massive au véhicule électrique est souhaitable pour le climat, son coût reste un obstacle majeur. L’achat d’un véhicule électrifié représente en effet un investissement conséquent. « Tout le monde ne peut pas se permettre le plus tôt possible de passer à l'électrique. Donc (…) il faut mettre en place des soutiens financiers, notamment pour les ménages les plus précaires », souligne le chercheur. D’autant que ce sont ces ménages qui possèdent les voitures les plus anciennes : en 2019, 56 % des automobilistes appartenant au 1er décile de revenus et 49 % de ceux appartenant au 2e décile de revenus possédaient une voiture de 12 ans ou plus (source : Ministère des territoires, de l’écologie et du logement).

En 2025, le bonus écologique soutient les ménages les plus précaires à hauteur de 4 000 euros pour l’achat d’un véhicule propre neuf, dont le prix est encore très élevé : une citadine électrique coûte en moyenne 30 000 euros, et pour un modèle familial il faut plutôt compter entre 40 000 et 50 000 euros. Même avec le bonus de 4 000 euros, l’investissement reste très important pour les ménages modestes.

Est-il écologique de conserver une vieille voiture thermique ?

Une autre question se pose : au-delà de la dimension économique, ne serait-il pas plus écologique de conserver nos vieilles voitures thermiques, plutôt que de consommer de nouvelles ressources pour produire des véhicules neufs, qu’ils soient électriques ou thermiques ? La fabrication de voitures, qu'elles soient thermiques ou électriques, a d’autres impacts environnementaux que les seules émissions de CO2. « Du point de vue des consommations de ressources, de métaux notamment, le renouvellement des véhicules peut poser question », rappelle le chercheur. « Même si les véhicules en fin de vie sont en grande partie valorisés et que les matériaux peuvent être récupérés et recyclés, (…) quand on passe du thermique à l'électrique, l’impact environnemental de la fabrication du nouveau véhicule n’est pas compensé ».

Bon à savoir

La fabrication d’un véhicule électrique nécessite environ 394 kg de matériaux critiques (aluminium, cobalt, cuivre, graphite, lithium, manganèse, nickel), soit 2,2 fois plus que la fabrication d’une voiture thermique, qui en nécessite 176 kg (aluminium, cuivre et manganèse).

Dans cette logique, faire vivre nos vieilles voitures thermiques le plus longtemps possible permettrait de retarder à la fois l’utilisation de nouvelles ressources et l’investissement que représente l’achat d’une voiture neuve. Une approche qui résonne avec une certaine vision de l’écologie, fondée sur le réemploi et la réparabilité, chère à certains propriétaires de vieilles voitures. C'est ce que souligne l’étude « Youngtimers : une sociologie des rapports contemporains à la voiture ancienne », publiée fin 2023. « Dans une large majorité, [les propriétaires de vieilles voitures qui ont été interrogés] expriment une rhétorique du réemploi opposée à la production et la consommation de masse », peut-on lire dans un article de Gaëtan Mangin, auteur de cette étude. « Il s’agit de promouvoir une écologie priorisant l’usage d’outils fonctionnels (ou réparables) au recours à du neuf », précise-t-il.

Quel compromis selon le profil de conducteurs ?

Malgré tout, Aurélien Bigo insiste : « Prolonger la durée de vie des vieilles voitures thermiques ne va pas dans le bon sens du point de vue climatique et environnemental », compte tenu de leurs émissions de CO2 et de particules fines à l'usage. Néanmoins, il existe peut-être une forme de compromis : conserver sa vieille voiture thermique (le moins longtemps possible) pour les petits rouleurs, et passer à l’électrique (le plus tôt possible) pour les gros rouleurs.

Le chercheur conseille même aux petits rouleurs d’essayer de vivre sans voiture. « Utiliser autant que possible les solutions alternatives, et louer ponctuellement un véhicule (électrique, idéalement !) pour les trajets qui nécessitent la voiture », préconise-t-il. « Dans tous les autres cas, et si vous avez la possibilité d’installer une borne de recharge chez vous ou en avez à proximité, il vaut mieux passer à l’électrique », ajoute Aurélien Bigo dans un article intitulé La voiture électrique, solution idéale pour le climat ? (Bon Pote, 03/2023).

Enfin, pour répondre aux défis climatiques et sociétaux liés à la transition électrique de l'automobile, « le développement d’une offre de véhicules électriques plus sobres et plus légers permettrait d’économiser les ressources environnementales, tout en proposant des prix d'achat beaucoup moins élevés », conclut Aurélien Bigo.

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