Lorsque vous prenez le volant, les logiciels embarqués au sein de votre véhicule collectent et traitent des milliers de données personnelles qui vous concernent. Ces informations vont de votre vitesse moyenne à vos contacts téléphoniques, en passant par votre angle de braquage en cas d'accident.
Quelles informations peuvent être collectées ? Qui y a accès ? À quoi servent ces données ? Pour y voir plus clair, nous avons interrogé Ilenia Lombardo, directrice des affaires juridiques et Data protection officer au sein de l'entreprise Last mile solutions.
Quelles données ma voiture peut-elle collecter sur moi ?
Les systèmes électroniques embarqués dans les véhicules récents collectent des données sur plusieurs centaines de paramètres :
- Identité : plaque d'immatriculation, identifiant du smartphone appairé, contacts et journaux d’appels importés ;
- Géolocalisation continue : trajets, points d’intérêt ;
- Comportement de conduite : vitesse, accélérations, freinages, régime moteur, port de la ceinture, usage des clignotants ;
- État technique : kilométrage, niveau de charge/carburant, pression des pneus, usure des plaquettes, tension de la batterie ;
- Données d’usage : stations radio, requêtes vocales, réglages des sièges, applications utilisées…
Selon une étude du cabinet de conseil KPMG, « un véhicule connecté génère en moyenne un volume de données de 25 Go par heure de conduite, soit plus de deux mois de navigation sur le web ».
Depuis la réglementation européenne GSR II, les systèmes électroniques recueillent aussi des données sur l'attention du conducteur (somnolence, regard qui dévie du pare-brise trop longtemps…), grâce à une caméra installée derrière le volant.
Que font les constructeurs automobiles de ces données ?
L'amélioration de la sécurité sur la route
La collecte des données sert tout d'abord à l'analyse des pannes, à l'entraînement des systèmes d'aide à la conduite ou encore à la maintenance prédictive des véhicules. Vos données servent aussi à améliorer la sécurité des automobilistes.
Obligatoire dans tous les véhicules neufs depuis 2018, un système baptisé eCall déclenche automatiquement un appel au 112 en cas d'accident. Grâce à des capteurs répartis sur le véhicule, eCall envoie aux secours un ensemble de données utiles aux pompiers et au SAMU : position GPS, sens de déplacement, horodatage, numéro d'identification du véhicule, type de propulsion et estimation du nombre d'occupants à partir des ceintures de sécurité bouclées.
L'entraînement des futures voitures autonomes
Avant de pouvoir répondre au grand public, les intelligences artificielles ont besoin d'assimiler un très grand nombre de données. Selon la même logique, les voitures autonomes ont besoin de s'entraîner sur une multitude de données de conduite issues de situations réelles pour être opérationnelles.
Tesla par exemple, qui expérimente actuellement son futur véhicule autonome, « utilise des données de conduite anonymes prélevées sur des milliards de miles pour entraîner la conduite entièrement automatique afin de gérer les situations les plus stressantes de la conduite quotidienne », comme l'explique lui-même le constructeur sur son site.
Depuis le 1er avril 2026, BMW collecte également les données de conduite de certains modèles : freinage brusque, manœuvre d’évitement, intervention du freinage d’urgence, et ce afin d'améliorer ses systèmes d'aide à la conduite.
La monétisation auprès d'acteurs tiers
Malheureusement, quelques exemples récents ont montré que les constructeurs pouvaient aussi revendre les données personnelles des automobilistes « à des assureurs, des sociétés de cartographie, des gestionnaires de flotte, des courtiers en données, explique Ilenia Lombardo. Outre-Atlantique, plusieurs affaires ont montré des transmissions de scores de conduite à des assureurs sans consentement clair ».
D'autres acteurs peuvent-ils avoir accès à mes données de conduite ?
Avec le système de Pay-how-you-drive, certains assureurs (Allianz, Direct Assurance, AXA) peuvent accéder à vos données de conduite pour ajuster votre prime d'assurance en fonction de vos usages. Pour cela, l'assuré doit donner son consentement. La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) pose un cadre assez strict sur ces nouveaux contrats : elle interdit notamment la remontée d'infractions au code de la route à l'assureur.
Les employeurs et gestionnaires de flotte professionnelle peuvent aussi avoir accès aux données de conduite, mais seulement durant les heures de travail des salariés. « La CNIL a prononcé une amende de 175 000 euros à l'encontre du loueur de véhicules Ubeeqo pour avoir géolocalisé ses clients de manière quasi permanente », souligne Ilenia Lombardo.
Quant à la police et la justice, elles peuvent accéder aux données de conduite. Les autorités sont notamment intéressées par l'EDR (Event Data Recorder). Ce système d'enregistrement, qui est l'équivalent des boîtes noires des avions, se déclenche en cas d'accident et mémorise les données à un instant T : vitesse, freinage, ceinture, angle de braquage. « Dans le cadre d'une enquête, ces données sont accessibles à la police sur réquisition judiciaire », explique la directrice juridique.
Bornes de recharge : quelles sont les données collectées et que deviennent-elles ?
Lorsque vous vous raccordez à une borne de recharge, l'opérateur de la borne collecte évidemment votre identité et vos coordonnées bancaires. S'ajoutent à cela de nombreuses autres données : localisation de la borne, horodatage de la session de charge, énergie consommée, puissance appelée, durée de stationnement, identification du véhicule…
« L’ensemble des sessions constitue un historique de déplacements assez précis : là où vous rechargez, à quelle heure, à quelle fréquence », explique Ilenia Lombardo.
Les données collectées servent avant tout à facturer les automobilistes. Pour cela, elles transitent entre l'opérateur de borne de recharge – qui gère l'infrastructure physique – et le fournisseur de service de mobilité, qui fournit les badges de recharge.
Les opérateurs s'en servent aussi pour faire de la maintenance prédictive, c’est-à-dire repérer en temps réel les bornes dysfonctionnelles et piloter le réseau de recharge.
Enfin, ces données sont parfois utilisées pour faire du marketing ou de la fidélisation client. Dans certains cas, « les statistiques agrégées sont revendues à des tiers, comme des collectivités ou des énergéticiens », ajoute Ilenia Lombardo.
- ↑ : Last Mile Solutions est une entreprise qui édite une plateforme logicielle destinée aux opérateurs de bornes de recharge pour véhicules électriques couvrant la facturation, le paiement, l'itinérance et la gestion intelligente de l'énergie.
- ↑ : KPMG - Monétisation des données automobiles
- ↑ : Tesla - Conduite entièrement automatique (supervisée)
- ↑ : BMW symbiotic drive
- ↑ : Fortune - General Motors, Honda, and Hyundai are accused of inappropriately selling customer data
- ↑ : Les statistiques agrégées sont des données synthétiques obtenues en regroupant et en résumant des données individuelles à l'aide d'opérations mathématiques.